Revue AE&S vol.8, n°2,24 décembre 2018 : Agronomie et design territorial

Note de lecture

Perrine Dulac, Frédéric Signoret, 2018. Paysans de nature. Réconcilier l’agriculture et la vie sauvage. Delachaux et Niestlé, 190 p.

 

Pierre-Yves le Gal*

 

* Cirad, pierre-yves.le_gal@cirad.fr


La biodiversité agricole, mesurée à l’aune de la diversité des productions végétales et animales au sein des exploitations, voire des régions agricoles, a largement régressé en Europe sous la pression des marchés et des politiques mises en œuvre, conduisant à une concentration des terres, une spécialisation des systèmes de production et une homogénéisation des paysages. Ce phénomène, conjugué à l’utilisation croissante d’intrants de synthèse, dont les pesticides, s’est traduit par une dégradation spectaculaire de la biodiversité naturelle, comme l’ont montré des études récentes sur la dynamique des populations d’arthropodes et d’oiseaux « communs » en zones de grandes cultures. Ce processus est d’autant plus préoccupant que le discours actuel autour de l’agroécologie vue comme une alternative à cette industrialisation des activités agricoles, nécessite, pour se traduire en action, la mobilisation de ces processus écologiques aujourd’hui fort mal en point. Comment, dans ce contexte, réconcilier agriculture et vie sauvage dans une perspective qui ne soit pas seulement utilitariste et à sens unique (comment l’agriculture peut-elle « profiter » de la biodiversité sauvage ?) mais à double sens (comment l’agriculture, par ses pratiques, peut-elle redynamiser la biodiversité sauvage ?).

 

Le réseau Paysans de nature®, officiellement créé en 2014 sous l’impulsion de la Coordination régionale LPO (Ligue de protection des oiseaux) Pays de la Loire, entend répondre à cette question. Ce réseau rassemble des paysannes et paysans (et non des exploitants agricoles, termes qu’ils récusent pour des raisons évidentes) s’engageant à raisonner leurs systèmes de production au regard des enjeux naturalistes à l’œuvre dans les espaces qu’ils gèrent. L’ouvrage du même nom récemment paru chez Delachaux et Niestlé fournit à l’agronome intéressé par ces interactions entre pratiques agricoles et biodiversité sauvage, des exemples concrets d’expériences en cours dans différentes régions françaises. Construit autour de 20 portraits et illustré de magnifiques photos mêlant vie sauvage et activités agricoles, ce livre grand public est agréable à lire tout en stimulant la réflexion sur la façon de nouer des liens entre la sphère agricole et la sphère naturaliste.

 

Bien que chaque portrait soit relativement succinct et ne suive pas une trame identique, une analyse transversale de ces expériences permet d’en dégager quelques aspects récurrents. Premier point notable : si Dominique Schmitt, agronome formé par René Dumont à l’Ina-Pg (1972) et passionné d’ornithologie, est considéré comme un précurseur du réseau, une bonne moitié des personnes citées ont d’abord une formation et une expérience naturaliste en tant que salarié d’associations de protection de la nature. Ils sont ensuite venus à l‘agriculture avec pour projet explicite de combiner production agricole et biodiversité sauvage en mobilisant leurs connaissances dans ce domaine.

 

Loin d’une vision passéiste et d’un ordre ancien, la plupart de ces fermes, gérées par des hommes et des femmes plutôt jeunes, ont leur site internet, sont connectées aux consommateurs (certification bio, vente directe et circuits courts), sont engagés dans des associations locales, agricoles ou environnementales, accueillent du public. Elles fourmillent d’innovations, que ce soit dans la nature des systèmes de production mis en œuvre, dans les modes d’acquisition des terres, dans la nature des aménagements et des pratiques agricoles visant à accroître la biodiversité sous toutes ses formes, tant agricole que sauvage. Ces parcours atypiques dans le milieu agricole débouchent sur une grande diversité de systèmes de production où domine néanmoins la présence d’animaux d’élevage en association éventuelle avec une large palette de cultures (céréales, légumineuses, fourrages, maraîchage, vergers). Le « modèle » ancien de la polyculture-élevage réapparaît donc, avec des objectifs d’autonomisation alimentaire via la valorisation de ressources de biomasse habituellement délaissées mais à fort potentiel de biodiversité (marais, prairies humides, zones de parcours). Le réseau comprend également des sauniers réhabilitant des salins inexploités, des agriculteurs-cueilleurs de plantes sauvages, des paysans boulangers, un brasseur.

 

La teneur résolument optimiste du texte insiste sur les effets positifs de ces systèmes sur la biodiversité sauvage mais est souvent plus lacunaire sur des composantes intéressantes pour l’agronome soucieux de transition agroécologique, telles que les modes opératoires des pratiques adoptées, l’organisation du travail au sein de ces fermes et bien sûr leurs résultats économiques, parfois mentionnés. Bien que ces expériences puissent paraître peu reproductibles en l’état, elles suscitent un ensemble de réflexions et questions génériques sur la manière de mieux articuler production et biodiversité au sein des systèmes de production agricole.

 

La dimension systémique de ces processus d’innovation ressort de prime abord. La recherche d’une biodiversité accrue faisant partie des objectifs explicites des personnes interrogées, l’ensemble de leurs fermes et de leurs pratiques se trouvent organisé pour ce faire. C’est pourquoi, même si certains en bénéficient, la plupart sont critiques par rapport aux mesures agri-environnementales, qu’ils jugent trop limitées, voire mal conçues par rapport à la vie sauvage. Cette approche holistique complexifie bien sûr la (re)conception de tels systèmes mais représente la clé d’un fonctionnement répondant aux différents objectifs que se fixent ces paysans.

 

Un des éléments de complexification réside dans le degré de connaissances naturalistes nécessaire pour à la fois gérer des processus agricoles et des processus naturels, ces derniers étant par essence beaucoup moins maîtrisables que les premiers. On dépasse largement ici les relations de compétition habituellement étudiées par les agronomes entre ravageurs et auxiliaires, adventices et plantes cultivées. Il s’agit en effet de concevoir et gérer des écosystèmes où l’élément domestique, comme l’animal, utilise mais également favorise par son action la vie sauvage. Des pratiques aussi anodines qu’une date de récolte s’en trouvent modifiées pour permettre à une nichée de busards de terminer son cycle, alors qu’elles peuvent avoir des effets non négligeables sur les performances technico-économiques de la culture concernée.

 

Cette dimension amène d’ailleurs à s’interroger sur les compromis à trouver entre objectifs environnementaux et économiques, via une diversification des activités et des circuits de commercialisation très présente dans les expériences relatées. Comment ce type de système peut-il se généraliser économiquement, en élargissant ses débouchés et le nombre de consommateurs impliqués, et techniquement en investissant le secteur des grandes cultures, qui n’apparaît quasiment pas dans les cas présentés alors qu’il est largement concerné par la perte de biodiversité sauvage comme agricole ?

 

Enfin, quels effets ont ces compromis sur le fonctionnement et les performances de l’entité « production agricole », notamment en termes de charge de travail, un point apparaissant en filigrane dans l’ouvrage mais dont on sait qu’il peut s’avérer très contraignant ? En effet la gestion des aménagements ciblant la biodiversité naturelle, comme la vente directe et l’accueil du public, supposent d’y consacrer du temps, en complément ou en parallèle des travaux agricoles. Certes le niveau de revenu souhaité comme la charge de travail supportable relèvent pour partie des choix individuels, mais la pérennité de tels systèmes suppose néanmoins que certaines limites ne soient pas franchies.

 

En montrant la richesse des initiatives et innovations réalisables pour une agriculture soucieuse de biodiversité, cet ouvrage s’avère donc stimulant, tout en nous interrogeant sur la façon dont ces deux mondes (agricole et naturaliste) pourraient mieux dialoguer à l’avenir.


 

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