Revue AE&S vol.5, n°2, 7

Innovations agricoles : quelle place pour l’agronomie et les agronomes ?

Quel est le rôle des agronomes et quelle place pour l’agronomie dans le processus d’innovation ?

 

Le collectif en faveur de la transition des agriculteurs vers des systèmes plus économes et plus autonomes Témoignage de Fred et Véronique Kaak , éleveurs en Limousin

 

Témoignage de Fred et Véronique Kaak, éleveurs en Limousin

 

Lore BLONDEL*

 

*Fédération Nationale des CIVAM, coordinatrice du réseau ADMM (Agriculture Durable de Moyenne Montagne), lore.blondel@civam.org

 

 

 


Introduction

Eleveurs laitiers en Limousin, Fred et Véronique ont entrepris un changement de système de production en 2010, passant d’un modèle conventionnel qui s’appuie sur le maïs et le stock de fourrage, à un système herbager, basé sur le pâturage. Membres du CIVAM1 ADAPA (Association pour le Développement d’une Agriculture Plus Autonome), ils ont bénéficié de l’accompagnement de ce groupe d’éleveurs, qui a été déterminant dans leur transition.

Issu des mouvements de l’éducation populaire, le réseau CIVAM s'applique tous les jours à trouver des solutions concrètes pour répondre aux enjeux actuels de développement agro-écologique, de valorisation des campagnes et de production d'une alimentation de qualité pour tous.

Le CIVAM ADAPA en Limousin est un groupe d’éleveurs qui échangent et expérimentent depuis les années 1990 sur le pâturage, la valorisation de l’herbe et des milieux semi-naturels, les coûts de production et la réduction des intrants. A l’image du réseau CIVAM auquel il appartient, ce groupe repose sur l’échange entre pairs, la recherche collective de solutions adaptées à chaque système dans son contexte et l’expérimentation de nouvelles pratiques.

Mobilisé depuis des années pour la mise en place et la diffusion de systèmes plus économes et plus autonomes, le CIVAM ADAPA est membre du réseau ADMM (Agriculture Durable de Moyenne Montagne), qui met en lien des paysans sur le Massif Central, capitalise et diffuse des expériences pour l’adoption de pratiques plus durables.

 

La ferme des Kaak

 

Frédéric Kaak s’installe en 1994 sur la ferme familiale, dans le secteur de Saint Leonard en Corrèze avec 66 ha, 45 vaches laitières et 280 000 L de quota laitier. En 2003, sa compagne, jusqu’alors conjointe collaboratrice, s’installe sur la ferme apportant alors 100 000 L de quota supplémentaires. Avec les différentes attributions de quotas, le couple produit jusqu’à 720 000 L de lait sur la même surface.

En 2009, au moment de la crise du lait (forte chute du prix du lait en 2009 après l’envolée de 2008), la ferme connaît de graves difficultés financières. Alors que les structures de conseil agricole (banques, coopératives, fournisseurs…) recommandent au couple d’accroître son cheptel et d’augmenter les volumes pour s’en sortir, Fred et Véronique décident de réfléchir à leur système, et, au gré de différentes rencontres, de prendre une autre direction. Ils choisissent alors de revoir l’intégralité de leur système en réduisant leur troupeau, travaillant sur la valorisation de l’herbe par le pâturage et diminuant tous les intrants, et en allant jusqu’à transformer et commercialiser une partie de leur production en fromages et yaourts.

Heureux d’avoir réalisé cette transition, Fred et Véronique témoignent de leur parcours.

 

Elément déclencheur du changement

 

Un système au bord de la rupture

« En 2009, nous étions dans une situation très critique. Pour faire face à la crise du lait, on nous préconisait de faire plus de volumes pour nous en sortir. Mais cela ne fonctionnait pas et ne permettait pas d’obtenir un revenu convenable. Nous nous sommes alors posé des questions : est-ce intéressant de produire plus et d’être payé moins ? Combien coûtent tous les intrants en production intensive comme la nôtre ? Nous étions dans un modèle dans lequel nous n’avions plus le contrôle de notre outil de production, l’impression d’être un automate, dépendant des banques et du conseil technique. Nous étions sur le point de tout arrêter. »

 

De nouvelles perspectives et des rencontres déterminantes

« Transformer le lait produit sur la ferme était une envie depuis longtemps. Nous avons toujours eu un projet de transformation dans le coin de la tête. Alors nous sommes partis faire un tour dans le Massif Central pour rencontrer des éleveurs et visiter des fermes. Ça a été un choc ! Nous avons vu des gens avec de petits systèmes, avec un idéal de travail, et qui vivaient très bien.

Suite à cela, nous avons décidé de remettre à plat notre façon de travailler. Le projet de transformation a été un élément moteur. »

 

Nouveau métier, nouveau challenge

« Véronique a suivi une formation en CFPPA (Centre de Formation professionnelle Pour Adultes) pour apprendre la transformation. Ça a été une nouvelle motivation, un nouveau challenge à un moment où nous songions à arrêter. Notre système n’était pas adapté à la transformation. Cela nécessitait d’avoir un lait de meilleure qualité pour qu’il soit fromageable, ce qui a été également un élément important, un argument de plus, dans la prise de décision et le changement ».

 

La transition : étapes et difficultés

 

De la mise en place d’un nouveau mode de gestion des pâtures à la conversion à l’agriculture biologique, la transition du couple a été rapide, bien que remplie de doutes.

« On a commencé par une journée du groupe ADAPA sur le pâturage. Le premier changement a été la mise en place de paddocks (petites parcelles de pâturage sur lesquelles les vaches restent peu de temps) pour mieux valoriser l’herbe. La période de pâturage est prolongée et l’effet est visible sur les vaches : la ration est plus équilibrée ce qui améliore son ingestion et réduit les problèmes d’acidoses. Les animaux sont plus sereins et en meilleure santé. Ces changements ont aussi eu une incidence sur nous qui avons retrouvé le sens du métier : ça a été un déclic !

Après cela, les changements se sont enchainés.

« Dans un premier temps, nous avons mis en place le système de pâturage tournant. Cela a provoqué :

-          l'arrêt complet des engrais minéraux, sur toutes les surfaces de l’exploitation

-          la réduction du maïs,

-          la mise en place des cultures de légumineuses et de méteils (mélange de protéagineux et de céréales),

-          l'arrêt de l’achat de concentrés (soja).

Parallèlement, nous avons revu nos objectifs de production en visant, non pas l’atteinte du quota, mais l’autonomie. Pour cela, nous avons diminué le troupeau et donc la production laitière en passant de 80 à 60 vaches laitières.

Ces changements de pratiques ont été suivis par la création du laboratoire de transformation, la commercialisation des fromages en circuits courts et la conversion à l’agriculture biologique ».

 « Nous avons entamé la conversion à l’agriculture biologique en 2013. Les changements avaient été faits et il n’y avait plus qu’un pas pour être certifiés bio. Nous avons fait cette démarche par idéologie, par fierté et reconnaissance de notre travail. C’est une preuve de notre démarche sur les marchés, lorsqu’on vend en direct. A ce moment-là, il n’y avait pas de collecte de lait bio sur le secteur, il n’était donc pas valorisé. Par la suite, cela s’est structuré et le lait est collecté par Biolait depuis le 1er juillet 2015 ».

 

Une transition empreinte de doutes et de questionnements

« Dans la mise en place de nouvelles pratiques, c’est le fonctionnement complet de l’exploitation qui a été remis en cause, il a fallu lâcher tous ses repères. Pour exemple, se sortir de l’idée qu’il faut faire du stock de fourrage pour l’hiver, ça a été difficile. Cela a donné lieu à de gros débats avec le groupe ».

« Nous avions beaucoup de craintes d’aller sur des pratiques et techniques que nous ne connaissions pas. On a l’impression d’être technique avec des vaches qui font 10 000 L de lait de moyenne par an, assisté par tout un système de conseil technique et financier autour de nous, mais les gens à l’herbe sont plus techniques que nous ».

« Nous craignions la réaction des vaches, l’équilibre de la ration, l’état sanitaire du troupeau… tout est un doute. Quand on a un système avec 45 000 € d’annuités par an, on n’a pas le droit de se tromper !

Quand le groupe nous dit de ne plus mettre d’engrais sur nos prairies, rien que ça, ça a été un cap difficile à franchir. Nous avons d’abord commencé avec une seule parcelle. Nous attendions de voir si l’herbe allait pousser comme sur les autres parcelles. Chaque changement, même quand il peut paraître minime, était pour nous une révolution ! Il faut intégrer de nouvelles références ».

 

Des contraintes économiques à prendre en compte

« Le système dans lequel nous nous étions engagés nous avait contraint à des investissements très lourds. La transition vers un système économe permet de limiter les investissements, mais les annuités du système précédent restent. Ainsi notre transition s’est réalisée avec très peu de marge de manœuvre financière. C'est avec la diminution du cheptel et la vente des animaux excédentaires que nous avons pu financer les nouveaux investissements comme l'atelier de transformation ».

 

La peur du jugement et la pression de l’entourage

« L’isolement est un frein majeur au changement de pratiques. Si le jugement des voisins, en système « classique » est dur, ce n’est pas facile non plus, quand on est dans un système très intensif comme c’était notre cas, d’arriver dans un groupe comme l’ADAPA. Au début, il y a des difficultés à échanger, à se comprendre. Mais c’est ce qui est intéressant, de pouvoir se mélanger, d’être confronté à d’autres systèmes ».

« De plus, il y a une pression très forte des organismes autour, que ce soit la banque, le comptable… Quand nous avons vendu 30 vaches pour faire un laboratoire de transformation, tout le monde s’affolait autour de nous ».

 

 

Le groupe CIVAM : rôle et place du collectif dans le changement de pratiques

 

« Le groupe CIVAM nous a beaucoup apporté. Nous ne connaissions pas la structure à l’époque mais elle a été le point d’appui de notre changement, un véritable pilier » (Figure 1).

 


 

Une rencontre déterminante

« Nous avons connu le groupe herbe de l’ADAPA par notre voisin. Nous avons commencé par recevoir l’information du CIVAM, par mail et par contact, par l’animatrice du contrôle laitier par exemple. De fil en aiguille, nous nous sommes fait prendre dans la dynamique et nous avons décidé de participer à une journée du groupe, bien qu’étant un peu réticents : une animatrice qui va nous apprendre à faire pousser de l’herbe, ça nous faisait un peu sourire… mais finalement on a trouvé un groupe de soutien, d’échange et une source technique. Je crois que nous étions réceptifs à l’information apporté par le CIVAM car nous étions dans un système qui ne nous correspondait plus du tout ».

 

Un apport technique adapté

« Nous avons cherché de la documentation car on se sentait un peu isolé dans notre démarche. Nous nous sommes documentés, sur la gestion de l’herbe, l’autonomie alimentaire… là-dessus les publications du réseau CIVAM et du Réseau Agriculture Durable (RAD) nous ont beaucoup apporté. Le CIVAM a été un pilier pour la mise en place de nouvelles pratiques ».

 

Un collectif riche et « convivial »

« Le groupe permet de se sentir moins seul dans sa démarche, c’est un réel soutien. Le fait de pouvoir se confronter aux pratiques d’autres, qui sont dans la même dynamique de système, d’avoir un lieu d’échanges, a permis de rompre l’isolement que l’on ressentait vis-à-vis de voisins, du cercle agricole habituel ».

« Le groupe a été un élément essentiel dans notre transition. Avec son appui, nous sommes redevenus maîtres de notre système, nous avons retrouvé notre autonomie décisionnelle et notre système se rapproche de l’idéal que nous souhaitons » (Figure 2).

 


 

 

Et les résultats alors ?

 

Des bénéfices rapides à plusieurs niveaux

« Nous avons opéré un changement très brutal : en 2010 on commençait les changements, en 2012, on entamait la conversion en bio ! Nous nous sommes rendu compte que nous étions dans l’erreur et nous étions donc très motivés pour opérer des changements. Avec l’optimisation du pâturage, nous nous sommes dits : on arrête le maïs. Ce qui voulait dire arrêter de donner du soja, puis arrêter les engrais, et donc réduire la consommation de fioul... Les bienfaits ont été immédiats ».

« Les changements apportent très vite du confort dans tous les domaines, le travail, le moral, les finances ! » (Figure 3).

 

Un impact positif sur la vivabilité

« L’évolution du système nous a permis d'avoir une véritable amélioration de notre qualité de vie. Le temps de travail a diminué considérablement. On l'explique par ce nouveau mode de production et le fait de pouvoir employer un salarié. Aujourd'hui on travaille toujours vers une plus grande efficacité et une simplification de notre système, donc la progression sur le temps de travail devrait se poursuivre ».

 

Un véritable gain économique

« Nos prélèvements ont augmenté entre 2008 et 2012 passant d'environ 9 000 euros à 25 000 euros. Avec la réduction du maïs, l'abandon de la fertilisation minérale chimique, une meilleure gestion des pâtures et des cultures fourragères, les charges opérationnelles par litre de lait produit ont baissé de près de 40%. Aujourd'hui, en 2015, ils sont toujours d'environ 25 000 euros mais le système fait vivre une personne de plus puisque nous rémunérons un salarié à temps complet ».

 

 

La ferme est aujourd’hui autonome en aliments. Sur les 56 ha en prairies (graminées et légumineuses, dont luzerne), 30 sont fauchées : la première coupe est enrubannée, les 2ème et 3ème coupes sont récoltées en foin. Les champs attenants à la ferme sont pâturés et les cultures sont sur les surfaces les plus éloignées (1 à 7 km de la ferme).

« Les plus anciennes prairies datent de 2003 et sont toujours autant productives ! »

Entre 2008 et aujourd’hui, la quantité de lait produite a été divisée par deux et les coûts de production divisés par trois. Plus aucun aliment ou engrais ne sont achetés.

« Le prochain poste sur lequel nous souhaitons travailler, c’est la consommation de carburant, encore élevée du fait de la mise en place des prairies. Mais cela devrait diminuer par la suite ».

 

En conclusion

 

« Nous sommes redevenus maître de notre système, nous avons retrouvé notre autonomie décisionnelle, notre système se rapproche de l’idéal que nous souhaitons et nous avons plus de temps libre. Il y a des jours où nous nous disons que nous avons vraiment été bêtes de ne pas le faire avant !».


1  CIVAM : Centre d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural.


 

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