Revue AE&S vol.5, n°2, 16

Innovations agricoles : quelle place pour l’agronomie et les agronomes ?

Colloques, notes de lecture

 

La diversification des cultures : lever les obstacles agronomiques et économiques

Meynard J.-M., A. Messéan/Coord., 2014. QUAE éditions. 103 pages

 

 

Marc Benoît (Inra) 

 

 

 

 

 

 

 


 

Ouvrage bref, incisif … et innovant ! Pour deux raisons majeures, ce livre est à relier à ce numéro d’AE&S :

 

-Son objet : diversifier les systèmes techniques, ici les systèmes de culture, mais une réflexion similaire sur les systèmes d’élevage serait fort éclairante, est une démarche profondément innovante en ce début de XXIème siècle où la spécialisation rabote tout le système productif agricole français.

 

-Son contenu : cet ouvrage mobilise un cadre théorique innovant, l’analyse du verrouillage technologique et les régimes sociotechniques (proposée par Rip et Kemp) et en étudie les manifestations concrètes dans l’analyse des freins et leviers pour douze filières végétales françaises, et fournit une étude approfondie de trois filières : le pois protéagineux en alimentation animale, le lin oléagineux en alimentation animale, le chanvre industriel.

 

L’analyse du verrouillage technologique (« lock-in ») ne se contente pas d’une lecture passive de la massive homogénéisation des systèmes de culture, systèmes de production et paysages régionaux en France, mais permet d’identifier les acteurs et les actions qui construisent ce verrouillage. Cette proposition méthodologique à poursuivre au-delà de cet ouvrage permet aux agronomes de disposer d’une méthode pour « déverrouiller » le système actuel : qui a posé les verrous, où sont les clés … Autant de questions qui permettent aux agronomes de passer à l’action. Pourquoi faut-il agir, et rapidement ? Les auteurs nous donnent une réponse qui peut se résumer ainsi : le verrouillage technologique qui sous-tend la spécialisation construit des régularités techniques et des avantages concurrentiels qui ont pour effet de le renforcer plus encore. C’est ici que la théorie des transitions sociotechniques est mobilisée par les auteurs pour proposer une possibilité de changer de « régime », … si nous sommes capables de lever le verrouillage actuel. Donc, pour revenir aux tâches de l’agronome proposées en 1974 par Michel Sebillotte, initions d’abord un diagnostic fin, ici l’analyse du verrouillage sociotechnique, puis proposons des pronostics d’évolution, ici en proposant de changer de régime. La diversification effective des cultures est à la clé, avec des effets majeurs attendus sur les fonctionnements des exploitations (résilience, efficacité technique et économique, …), les effets environnementaux (eaux, sols, …) et paysagers (fonctionnels et esthétiques).

 

La deuxième partie de cet ouvrage analyse pour douze cultures de diversification françaises : le pois protéagineux, la féverole, le lupin, le pois chiche, le soja, la luzerne, le lin textile, le lin oléagineux, le tournesol, la moutarde, le sorgho, le chanvre. Remarquons, en cette année internationale des Légumineuses, que la moitié des opportunités de diversification étudiées ici concerne cette famille botanique qui a beaucoup souffert de la spécialisation à l’œuvre dans l’agriculture française au cours des dernières décennies ! Pour ces douze filières de diversification, les auteurs nous proposent quatre freins et leviers majeurs :

 

-Les freins et leviers au niveau de l’industrie semencière et de l’agrofourniture,

-Les freins et leviers au niveau de l’exploitation agricole,

-Les freins et leviers au niveau de la collecte-stockage,

-Le rôle des transformateurs et des relations avec l’aval.

 

L’élégance de la rédaction est de nous permettre une lecture « en flux continu » du semis, à la conduite des cultures, leurs récolte et stockage, et enfin leurs usages. Nous lions ainsi les flux des végétaux le long des divers opérateurs qui interviennent dans les filières à diversifier.

 

La troisième partie de l’ouvrage étudie de façon monographique et très fine trois des douze filières identifiées dans la partie précédente : le pois protéagineux en alimentation animale, le lin oléagineux en alimentation animale, le chanvre industriel. Donnons quelques traits majeurs de ces monographies :

 

-Pour le pois protéagineux, le rôle du marché spot dans une filière faiblement coordonnée verticalement est finement analysé. Un autre fait majeur pour les agronomes est identifié : le pois est une culture aux intérêts agronomiques nets … si elle est évaluée sur une succession de culture et non en se limitant au couple « précédent-suivant ». Ainsi, changer de métrique en passant à une évaluation par succession de culture devient un enjeu pour chacun d’entre nous !

 

-Le cas du lin est l’illustration de l’émergence d’un marché nouveau : la graine de lin utilisée pour valoriser les teneurs en oméga 3 dans l’alimentation animale. Cette filière fortement coordonnée, filière Bleu-Blanc-Cœur, introduit une dimension nouvelle dans les relations entre l’agronomie et d’autres disciplines, ici la nutrition. Cette thématique qui fut celle du débat agronomique de notre Assemblée Générale 2016, sera reprise dans un futur numéro d’AE&S … nous reviendrons donc sur cette filière !

 

-Le chanvre industriel, où les fibres de chanvre font des merveilles en isolation des bâtiments, mais qui sont mobilisées dans un nombre considérable de filières, est tiraillé entre de multiples acteurs créant une filière actuellement très « atomisée ».

 

Pour conclure, cet ouvrage insiste sur les actions à engager :

 

-Promouvoir la diversification des cultures via de nouveaux débouchés,

-Coordonner les acteurs pour structurer les filières,

-Mobiliser les acteurs de la recherche, du développement, du conseil et de la sélection,

-Enfin, les auteurs insistent sur le rôle de l’action publique qui nécessite deux actions majeures : soutenir le développement de niches d’innovation (soutenir les dispositifs de partenariat entre acteurs, renforcer le dispositif des mentions valorisantes, soutenir l’innovation technologique et génétique, promouvoir un investissement de l’ensemble du dispositif de R&D agricole français, et enfin, promouvoir un observatoire des cultures mineures dans les territoires, et de leur place dans les assolements et rotations), et inciter le régime sociotechnique standard à évoluer (susciter une diversification des cultures via les règlements de la PAC, promouvoir des filières de diversification par les marchés publics, connecter la politique environnementale avec une politique de soutien aux filières de diversification).

 

 

Ainsi, cet ouvrage comble une vraie lacune, donnant aux agronomes les outils pour comprendre les obstacles à la diversification des cultures et un but à atteindre dans la diversité de leurs métiers. Comme le rappelle cet ouvrage dans son introduction, la société européenne d’agronomie (European Society for Agronomy), à laquelle l’Afa est organiquement reliée, a proposé et voté dès son congrès de 2012 une motion destinée au Conseil des ministres et au Parlement européen demandant une meilleure prise en compte des vertus de la diversification des cultures lors de la réforme de la Politique Agricole Commune. Ainsi, les décideurs politiques et économiques ne pourront pas argumenter qu’ils ne savaient pas, qu’ils manquaient d’arguments, et ce livre leur donne pour notre pays des outils permettant maintenant de passer à l’action : diversifions !


 

   Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.