Revue AE&S vol.6, n°2, 8

La production des savoirs agronomiques, hier et aujourd’hui

Les sciences sociales : leurs concepts et leurs méthodes au service de la production et le partage des savoirs agronomiques

 

Le point de vue de l’ergonomie

Marianne Cerf*

 

* LISIS, CNRS, ESIEE Paris, INRA, UPEM, Université Paris-Est, 77454 Marne-La-Vallée, France, cerf@agroparistech.fr

 

 

 

 


Comment l’ergonomie aborde-t-elle les connaissances et les savoirs pour l’action ? Vaste sujet sur lequel il est évidement difficile de donner une vue panoramique tant il est aussi l’objet de débats potentiels au sein même de la communauté ergonomique. Si l’ergonomie de langue française met au centre l’activité des travailleurs, qu’elle distingue de la tâche prescrite par l’organisation, l’approche de l’activité et des connaissances et savoirs qu’elle mobilise ne fait pas consensus. Historiquement construite à partir de l’analyse du travail dans le secteur industriel et en particulier le travail d’opérateurs manuels, l’ergonomie de l’activité donne une place prépondérante à l’observation de ce que font ces opérateurs pour mettre en lumière comment ils s’adaptent à la variabilité des situations, et bien souvent s’éloignent de la simple exécution des procédures qui leur sont prescrites. Cette approche est majoritairement orientée par le souhait d’améliorer les conditions de travail des opérateurs : en mettant en lumière les ajustements faits dans l’action, la manière dont ils arrivent à pallier aux lacunes voire à l’inadéquation de la prescription face à certaines situations, l’ergonome peut ainsi souligner l’ingéniosité dont font preuve les travailleurs pour maintenir une action efficace en regard des objectifs de l’organisation, les risques qu’ils prennent éventuellement pour eux-mêmes ou qu’une prescription inadaptée leur fait prendre, etc. Ils peuvent alors faire des recommandations pour limiter ces risques, pour aider les travailleurs à s’ajuster aux situations, pour concevoir de nouvelles situations de travail permettant aux opérateurs d’être efficaces, de limiter les risques sur leur santé, de créer des conditions d’un développement de leur capacité ou pouvoir d’agir en situation.

L’analyse de l’activité peut se conduire en privilégiant une approche cognitive (centrée sur les connaissances et les raisonnements mis en œuvre dans le cours de l’action, qu’elle soit individuelle ou collective). Mais comment l’ergonome s’y prend-il alors pour passer du faire qu’il observe aux connaissances qui sont incorporées dans les individus ou aux savoirs de métier qui peuvent être plus ou moins explicites ? C’est là que commencent les débats : l’opérateur est-il un planificateur qui analyse donc les situations à partir d’un plan qu’il souhaite mettre en œuvre pour agir, ou un individu qui réagit à des affordances de l’environnement lesquelles lui « suggèrent » des possibilités d’action ? Est-il un sujet pris dans l’indétermination de l’action, en regard d’une situation précise qu’il lui faut s’efforcer de qualifier selon des règles de jugements, lesquelles manifestent son ouverture sur son environnement à un moment donné avant d’être la mise en action d’un plan ? Comment appréhender les rapports qui se construisent entre connaissances et action : par des approches cognitivistes qui s’inscrivent dans la filiation des travaux de H. Simon, des approches constructivistes inspirées des travaux de J. Piaget , ou des approches pragmatistes inspirées par les travaux de Peirce et de Dewey ?

Dès lors que les modèles qui sont mobilisés pour relier connaissance et action diffèrent, cela se répercute bien évidemment sur les méthodes utilisées pour accéder à ce qui oriente l’action efficace en situation. Au fond, l’ergonome s’intéresse avant tout à ce couplage entre activité et situation de travail pour éclairer les connaissances et plus largement les activités cognitives en jeu. Si l’observation de ce que font les opérateurs reste au cœur de l’approche, des entretiens ex ante, des verbalisations simultanées, des instructions au sosie (l’opérateur est invité à dire ce qu’il convient de faire et d’avoir en tête pour que ceux avec qui il travaille ne s’aperçoivent pas que c’est une autre personne qui réalise le travail), des auto et allo-confrontations aux traces de l’activité (audio ou vidéo, recueil instrumenté par l’ergonome...), des entretiens d’explicitation, sont autant de méthodes qui sont spécifiques et spécifiées selon les approches théoriques sous-jacentes à l’analyse. L’analyse de ce matériau vise alors à mettre en lumière les indices, les règles d’action, les concepts et jugements pragmatiques, les images opératives, les normes professionnelles, les schèmes, les inférences, les règles de construction du jugement, etc. Les ergonomes parlent peu de connaissances ou de savoirs : ils ont développé d’autres catégories analytiques pour rendre compte d’un rapport dynamique entre construction et mobilisation de connaissances dans l’action. La comparaison entre experts et novices dans l’effectuation d’une même tâche est souvent mise en avant pour éclairer les différences et s’interroger sur l’intérêt et les limites des construits experts : intérêts pour transférer aux novices, mais limites quand ces construits deviennent routines incorporées que l’opérateur applique à de nouvelles situations qui impliqueraient de développer de nouveaux construits.

De ce qui précède, il ne faut pas en déduire que l’activité se réduit au faire d’un individu. D’abord le faire est souvent collectif (activités coopératives ou collaboratives) et l’activité s’inscrit aussi dans des collectifs qui partagent des façons de faire et d’analyser les situations pour agir. C’est aussi dans les discours que les opérateurs tiennent sur le faire, pour se coordonner ou pour élaborer ensemble ce qu’il convient de faire face à certaines situations que l’ergonome peut aller puiser sa compréhension du couplage entre activité et situations et identifier ce qui l’oriente.

Concrètement, que retenir de tout cela pour la production de savoirs et connaissances agronomiques pour l’action ? Je partirai de quelques exemples de collaboration entre ergonomes et agronomes pour l’illustrer. Le premier renvoie à des travaux conduits dans les années 1990 sur la conduite des cultures. Ainsi, conduit avec une approche cognitiviste, à identifier, il s’attache à étudier la façon dont les agriculteurs anticipent et s’adaptent aux processus dynamiques à l’échelle d’une sole cultivée considérée alors comme une entité de gestion significative pour l’agriculteur. L’analyse débouche sur la mise en évidence d’une organisation de la diversité des situations observées au champ en fonction de procédures connues par l’agriculteur. Ainsi, apparaissent trois cercles. Le premier regroupe un ensemble de situations dans lequel l’agriculteur fera « ce qu’il a l’habitude de faire », ce qu’il a construit comme procédure pour agir efficacement et obtenir le résultat qu’il espère à la récolte. Le deuxième regroupe des couples « situation-procédure alternative » : ce sont des situations pour lesquelles l’agriculteur sait qu’il est peu efficace de faire ce dont il a l’habitude, et pour lesquelles il a déjà eu l’occasion d’imaginer d’autres façons de faire. Le troisième cercle relève de l’inconnu, ce qu’il n’a pas encore rencontré dans sa vie professionnelle. Parfois, l’agriculteur s’organise pour réduire cette part d’inconnu à des moments clés pour la réussite de son action : il anticipe en simulant les interactions au sein du champ cultivé, et joue sur ces interactions pour construire un état ultérieur du champ qui convient à sa propre façon d’agir à ce moment-là. Ce travail n’interroge-t-il pas l’agronome sur la façon dont il peut proposer des indicateurs pour articuler dynamique des processus biophysiques et procédures d’action et sur la façon dont il aide à construire ces procédures en intégrant l’incertitude de l’agir en situation ? N’interroge-t-il pas sur l’approche de l’incertitude souvent traitée à travers une approche fréquentielle qui ne dit rien de cette structuration des situations et de la capacité à prévoir les conséquences de l’action sur les situations?

Le deuxième exemple, également mené dans les années 90 sur la conduite des cultures, renvoie à une approche plus pragmatiste qui a cherché à comprendre la façon dont des viticulteurs construisent leur action et font face à des événements non anticipés. Il met en lumière les processus d’essais-erreurs qu’opèrent les agriculteurs et la façon dont ils recherchent des solutions dans l’action mais aussi en mobilisant des pairs ou des experts. D’autres travaux de la fin des années 2000 vont également s’attacher à ces explorations faites par les agriculteurs pour faire évoluer leurs pratiques et s’engager dans des transitions professionnelles. En pointant ces explorations, la façon dont elles s’opèrent dans l’action et la façon dont elles transforment les référentiels de jugement de ce qu’il convient de faire, ces travaux ne permettent-ils pas à l’agronome de reconsidérer ses modes d’expérimentation pour produire des connaissances utiles à l’action ? Ici, l’ergonome renvoie alors à l’agronome des questions moins sur les connaissances qu’il produit que sur la façon dont il peut équiper les agriculteurs pour qu’ils produisent eux-mêmes de façon efficace, les repères nécessaires pour agir efficacement en situation et faire face à l’incertitude liée, entre autres, à la dynamiques des processus biophysiques.

Un troisième exemple permet d’illustrer aussi comment l’ergonome peut interagir avec l’agronome dans la production de ces « équipements ». L’agronome dont il est question ici est moins le scientifique que celui qui accompagne les agriculteurs, conseiller, animateur de terrain. Lui-même a construit des « équipements », pour interagir avec les agriculteurs et l’aider dans ses décisions ou dans la reconfiguration de son activité de conduite des cultures pour intégrer de nouveaux enjeux. Pour n’en citer que quelques-uns : le tour de plaine en saison ou la visite de bout de champ, la mise à disposition de résultats d’essais, l’offre d’outils de pilotage, le suivi des réseaux de biovigilance. Souvent conçus dans une perspective d’aide à la décision de l’agriculteur dans une logique d’efficience technico-économique, ils sont souvent mal adaptés aux situations de conseil où l’enjeu est d’accompagner les agriculteurs à reconcevoir par eux-mêmes leur propre système de travail pour « faire avec » les régulations biologiques par exemple, et à développer de nouveaux repères pour évaluer les interactions entre leur action et les dynamiques biophysiques. L’ergonome peut aider le conseiller à analyser sa propre activité et la façon dont il construit ces « équipements » et propose, par leur intermédiaire, des mises en forme des connaissances et raisonnements agronomiques. Il peut, en s’appuyant sur ce qu’il connaît des rapports qui s’instaurent entre connaissances et action dans des processus de transition professionnelle des agriculteurs, mais aussi en tenant compte des contraintes de l’action propres au conseiller, l’inciter à proposer de nouveaux équipements, à les mettre à l’épreuve dans l’interaction avec les agriculteurs, et finalement l’aider à se repositionner dans l’exercice de son activité de conseil en agronomie.

Finalement, l’ergonome ne propose pas des méthodes d’extraction de connaissances auprès des agriculteurs. S’il invite les agronomes à penser les couplages entre connaissances scientifiques et construits cognitifs des agriculteurs, il le fait en mettant l’accent sur ce qui leur permet de reconsidérer les connaissances qu’ils produisent mais surtout la façon dont ils les mettent en forme pour qu’elles puissent étayer l’activité des agriculteurs, que celle-ci soit productive, c’est-à-dire d’abord orientée vers l’efficacité de l’action en situation, ou constructive, c’est-à-dire orientée vers l’évolution des façons des faire et de penser.


Références

Dewey, J., (1993). Logique, la théorie de l’enquête. Paris, PUF, collection l’interrogation philosophique.

Peirce, C.S., (2002). Pragmatisme et pragmaticisme. Paris, Editons du Cerf, Collection Passages, 496 pages

Piaget, J. (1964). Six Etudes de Psychologie. Genève: Editions Gonthier. Ou sinon peut-être plutôt Logique et connaissance scientifique, Encyclopédie de La Pléiade, 1967

Simon, H. Newel, A. (1972). Human problem solving, Englewood Cliffs, NJ: Prentice-Hall.


 

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