Revue AE&S vol.6, n°2, 7

La production des savoirs agronomiques, hier et aujourd’hui

Savoirs et connaissances : conseils pris par les agronomes auprès des sciences sociales

 

 

 

Thierry Doré*

Marianne Le Bail*

 

*AgroParisTech. Contact auteurs : dore@agroparistech.fr

 

 


Lors des Entretiens du Pradel de septembre 2015 s’est déroulée une table ronde, réunissant agronomes et chercheurs de plusieurs disciplines des sciences sociales : anthropologie, didactique professionnelle, ergonomie, sciences de gestion, sociologie. Sachant que les agronomes s’intéressent à la production et à l’utilisation de connaissances pour la transformation des agricultures, l’idée était de mener une investigation brève sur la manière dont les sciences sociales traitent de la genèse et de l’usage des connaissances et savoirs. Cet échange paraît d’autant plus utile à un moment où on s’interroge sur des « itinéraires de savoirs agronomiques pour l’action ». Plus précisément, il s’agissait d’échanger sur trois questions en particulier. La première question visait à clarifier – si possible – les différences entre connaissances et savoirs, dans une perspective d’action, et d’identifier si certaines connaissances ou savoirs étaient, davantage que d’autres, adaptés à l’action. En second lieu, on s’interrogeait sur la manière dont les sciences sociales peuvent appuyer la réflexion des agronomes qui doivent tenir compte, dans le développement de l'agriculture, de connaissances qui ne sont pas issues du milieu académique. Comment les traiter par exemple du point de vue de l'administration de la preuve, de la diffusion de ces connaissances ? La dernière question portait sur la manière d’acquérir, mettre à jour, formaliser les connaissances des agriculteurs et des différents acteurs qui concourent au développement de l'agriculture. Quels sont les problèmes méthodologiques éventuels, les précautions à prendre à ce sujet ?

 

Cet ensemble de questions traduit la lucidité des agronomes quant au risque de la naïveté. Naïveté il y aurait en effet à croire que dans la diversité des métiers d’agronomes ne circule qu’un type de connaissances, produites par la recherche, véhiculées par le développement et mises en œuvre par les acteurs finaux, les agriculteurs. Au contraire, au cours des dernières décennies, les réseaux de travail entre acteurs de la recherche, du développement, de la formation, et agriculteurs eux-mêmes se sont multipliés. Ce développement a renforcé la conscience de la multiplicité (origine, nature, forme) des connaissances et des savoirs, et du risque d’incompréhension et d’inefficacité qu’entraînerait le fait de la nier. Mais ces questions traduisent aussi la perplexité, voire le désarroi, des agronomes face à cette diversité. Comment s’en emparer, comment la maîtriser pour rendre plus efficace l’action non seulement des agriculteurs, mais de tous les acteurs du développement agricole ? Les réflexions qu’ont permises la table ronde ne permettent pas de déboucher sur une clarification complète, sur un kit prêt à l’emploi pour les agronomes proposé par les sciences sociales – et ce n’était d’ailleurs l’objectif ni des uns ni des autres. Elles permettent cependant d’identifier quelques éléments de cadrage pour le travail futur des agronomes, à partir des expériences des sciences sociales. Ce sont ces éléments qui figurent ci-dessous. Davantage qu’un compte rendu de la table ronde, il s’agit de pistes de réflexion, à la subjectivité et aux erreurs d’interprétation assumées, de deux agronomes parmi tant d’autres !

 

Du point de vue de l’analyse des connaissances et savoirs, les sciences sociales offrent des points de vue complémentaires. Il s’agit d’une évidence pour les chercheurs en sciences sociales, mais peut-être moins pour les agronomes. Les différentes disciplines (ou sous-disciplines) des sciences sociales ne traitent les savoirs et les connaissances ni avec les mêmes objectifs, ni avec les mêmes méthodes. Aborder la question des connaissances suppose de clarifier une certaine définition de l’objet, préalable à une éventuelle classification. Et l’usage que l’agronome peut faire de telle ou telle définition est de fait guidé par cet éclairage sur les attendus épistémologiques du programme disciplinaire concerné. Par exemple, au sein même des sciences de gestion, cohabitent deux façons assez « concurrentes » de caractériser des connaissances (comme un stock ou comme liées à une pratique située). Pour une partie des sociologues, les connaissances sont « produites par le milieu social ». C’est une hypothèse centrale qui va orienter les méthodes d’étude des processus de construction des connaissances. Pour les didacticiens, le centre d’intérêt ce sont les transformations du savoir dans les situations d’apprentissage. Leur hypothèse centrale est qu’il existe un processus, pour partie lié à l’expérience personnelle et aux conditions sociales, qui transforme le savoir « savant » en connaissances. Dans ce processus interviennent les manières de conceptualiser et le but de la connaissance (pour comprendre ou pour agir) des acteurs.

 

On voit donc que lorsqu’un agronome collabore avec telle ou telle discipline des sciences sociales, il adopte de fait des hypothèses sur les comportements humains individuels ou collectifs utilisées pour expliquer la genèse, l’évolution, l’utilisation des connaissances. En outre, son regard est souvent davantage finalisé par la compréhension que par l’action. Et, quand l’action est présente, on ne sait pas toujours précisément quels acteurs sont concernés. Quand on aborde la question des savoirs et des connaissances pour l’action, le choix de la collaboration est ainsi tout sauf neutre, au contraire de ce que laisse supposer la traditionnelle globalisation effectuée lorsqu’est évoquée la « collaboration sciences techniques/sciences sociales ».

 

Une distinction importante : la connaissance vue comme résultat ou comme processus

 

Plusieurs des approches qui se sont exprimées lors de la table ronde amènent à faire, sous des formes différentes, une distinction entre la connaissance comme un ensemble stabilisé, caractérisable, capitalisable, en d’autres termes du « connu » ; et la connaissance comme un processus social et culturel, ou encore comme un processus d’apprentissage, en d’autres termes du « en train de connaître ». Cela ne nous semble pas être une opposition de deux visions antagoniques, puisque la première acception décrit – en le figeant, au moins temporairement - le résultat de la seconde. Mais cette distinction attire l’attention vers le processus, souvent moins considéré que le résultat, sauf dans certaines approches de terrain où le processus est au moins aussi important que le résultat, amené à être remis en question à plus ou moins brève échéance.

 

En quoi cela concerne-t-il les agronomes, dans une perspective de contribution au développement agricole ? Cela rend utile l’explicitation de leur contribution aux processus d’apprentissage. Les agronomes doivent-ils produire des références (savoirs), et laisser les acteurs (agriculteurs, animateurs, décideurs publics…) faire leur apprentissage à partir de ces savoirs, pour parvenir à des connaissances ? Ou doivent-ils (au-delà de la mission des enseignants agronomes), participer à ces processus itératifs, dynamiques et évolutifs ? Doivent- ils, à mi-chemin entre ces deux postures, construire des trajectoires de références compatibles avec différents types de trajectoires de changement et d’apprentissage ?

 

Dans le premier cas on va chercher, par exemple pour mettre au point un système de culture innovant, une représentativité des couples système de culture X milieu, on va mesurer les effets des systèmes actuels sur les phénomènes que l’on cherche à influencer (des états du milieu, des rendements, des qualités des produits, des charges de travail, etc.), on va mobiliser les dernières connaissances sur les mécanismes pour choisir les systèmes complexes à tester et pour modéliser les effets attendus des combinaisons que suppose un système de culture s’appuyant sur les régulations écologiques, etc. Les futurs utilisateurs de ces connaissances produites sont sollicités pour informer sur leurs systèmes, leurs pratiques.

 

Dans le second cas on va d’emblée inclure les acteurs dans le dispositif, remonter aux raisons des pratiques actuelles, aux connaissances qui les fondent, reformuler avec eux les questions qui justifient les changements à venir, construire peu ou prou le dispositif de production de connaissance en tenant compte de ces analyses, et interagir dans le temps de la construction progressive des changements de pratiques. Les dispositifs mis en place dans l’un et l’autre cas ne peuvent être similaires.

 

Il est clair que la réalité des situations professionnelles des agronomes amène à hybrider ces deux types de postures présentées ici de manière disjointe.

 

 

La question de la légitimation des connaissances et de leur domaine de validité 

 

Pour beaucoup d’agronomes, il existe un sentiment d‘irruption de connaissances d’un type nouveau sur les scènes du développement agricole (qui, même si elles étaient présentes de longue date, étaient peu considérées) : ce sont des connaissances issues d’un autre processus que celui auquel participent classiquement les acteurs de la recherche agronomique et du développement agricole. Il s’agit de connaissances provenant de l’observation, qu’elle soit le fait d’agriculteurs ou d’autres acteurs (des naturalistes amateurs par exemple). Leur dénominateur commun est sans doute qu’elles ne participent pas d’un dispositif organisé pour produire des connaissances.

 

Les anthropologues et les sociologues nous disent que ces connaissances ont toujours existé, et que les scientifiques les avaient juste jusqu’ici écartées ; il ne s’agirait donc pas d’irruption, mais de prise de conscience des agronomes. Sans discuter cette affirmation, il faut reconnaître qu’elle n’avance pas beaucoup les agronomes. Tout se passe un peu comme si les sciences sociales regardaient avec intérêt cette question de la diversité des connaissances et de la manière dont les acteurs s’en saisissent, mais sans marquer le même intérêt que les agronomes pour la question de la validité des connaissances. L’embarras même des agronomes sera un sujet intéressant pour eux, mais la question de savoir quelles caractéristiques peuvent ou doivent avoir, pour pouvoir contribuer à des itinéraires de développement, des connaissances qui ne sont pas produites dans des dispositifs finalisés par leur obtention, semble assez peu leur importer. Pire, les sciences sociales peuvent amener à un relativisme inconfortable, lorsqu’elles décalent l’appréciation de la validité de la connaissance de critères qui nous paraissent objectifs (la répétabilité de l’observation, par exemple) vers des critères qui nous paraissent subjectifs (le bien-être intérieur de l’agriculteur par exemple) mais qui ont un sens pour le sujet agissant. Ou encore quand elles nous mettent en garde contre la dénaturation des connaissances que l’on cherche à formaliser, quand elles n’ont de sens que localement et par rapport à un référentiel personnel ou communautaire. Il apparaît ainsi que les agronomes auraient surtout à compter sur eux-mêmes pour traiter de cette question de la validité, etc. Comment caractériser ces connaissances « d’un nouveau type » pour les évaluer ? Comment les évaluer ? Comment les combiner à des connaissances construites dans des dispositifs plus classiques ? Comment construire des dispositifs d’inférence permettant de les consolider ? Et surtout avec qui construire ces différentes procédures de légitimation ?

 

 

Connaissance pour la compréhension, connaissance pour l’action

 

Il est en revanche une distinction que l’ergonomie ou les sciences de gestion nous proposent, et qui peut avoir un impact significatif sur le travail des agronomes : celle qui consiste à considérer que sur un même objet, une connaissance pour comprendre n’est pas forcément équivalente à une connaissance pour agir. Les agronomes l’appréhendent bien, habitués qu’ils sont à distinguer agronomie et agriculture, mais à faire en permanence dialoguer les deux activités. Et puis, il y a tout de même un certain nombre d’agriculteurs agronomes, et réciproquement ! On conçoit donc assez facilement que certaines connaissances indispensables à la compréhension du fonctionnement des agroécosystèmes soient de peu d’utilité pour l’acteur de terrain, et que réciproquement pour ce dernier soient très utiles certaines connaissances nécessaires pour prendre des décisions, sans que ces connaissances agronomiques aient une forte valeur ajoutée pour la compréhension. Accepter l’existence de connaissances spécifiques pour l’action, c’est s’obliger à mieux comprendre l’action, ce qui implique à nouveau des dispositifs spécifiques. A bien y regarder, au-delà de l’adhésion sans doute assez facile des agronomes, se cachent des difficultés : de quels acteurs, au-delà des agriculteurs, faut-il se préoccuper ? Comment, avec quel grain, identifier les angles morts des connaissances pour l‘action ? Quelle généricité pour ces connaissances ? Quels garde-fous pour agir sans tout comprendre ? Quelles conséquences, pour la production de connaissances pour l’action, d’une diversité de compréhension des phénomènes entre les acteurs ? Il faudra savoir contourner ces difficultés, si on souhaite pouvoir mieux répondre aux questions posées de plus en plus souvent aux agronomes dans le registre : « que faudrait-il faire pour » ?

 

 

En conclusion, ces échanges entre agronomes et chercheurs en sciences sociales au sujet des connaissances pour le développement agricole apportent aux agronomes quelques conseils et points de vigilance. Ils montrent aussi que si leur compagnonnage avec les sciences sociales, qui restent sans doute à renforcer, peut être très bénéfique pour les agronomes, il ne les décharge pas d’un gros travail à réaliser eux-mêmes quant aux connaissances qu’ils produisent et aux dispositifs nécessaires, pour une agronomie contributrice au développement agricole ! D’une manière générale, ressort aussi le sentiment que pour les agronomes, il est nécessaire d’être présents sur les lieux du « faire », sur les lieux de l’action. Ils le sont déjà bien sûr, mais pas forcément avec en tête cette préoccupation de la production et de la valorisation des connaissances et savoirs.


 

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